epuis
les débuts de l'industrie des pâtes et papiers, ses " barons
forestiers " ont agi à leur guise sans trop se soucier des
politiciens et encore moins des fonctionnaires. Les bûcherons
toujours nombreux et dépendants n'étaient souvent pas mieux traités
que les bêtes de somme des chantiers.
Toutefois, à partir de la fin des
années cinquante, une nouvelle ère s'est annoncée avec la
syndicalisation des bûcherons et le début de la prise en main des
forêts publiques par la province. Ces forêts avaient toujours été
sous-exploitées et seraient sous peu exploitées à pleine capacité.
D'où le potentiel de compétition pour la fibre et des conflits pour
son contrôle.
Vers la fin des années soixante, des
forestiers du ministère en région commencèrent à exercer leurs
responsabilités vis-à-vis les forêts publiques. Peu de temps
après, deux hommes sonnent le réveil. R.L. Bishop, sous-ministre et
R.W. Tweedale annoncent que, pour le bien de la population et pour le
bien-être de la forêt, la province devait reprendre le contrôle des
forêts publiques.

Toutefois, à partir de la fin des
années cinquante, une nouvelle ère s'est annoncée avec la
syndicalisation des bûcherons.
(photo : CBC)
En rétrospective, on reconnaît
l'époque des révolutions possibles. Et plus les rêves étaient
grands, plus grandes ont été les réactions des puissants lobbys
industriels. Toutes les initiatives de la province pour aménager les
ressources naturelles de façon rationnelle et surtout durable qui
pourraient contrer les intérêts industriels ont été sabotées
systématiquement par l'industrie forestière.
Vers 1982, le ministre Bud Bird a
orchestré le retour du contrôle de l'industrie sur les terres
publiques avec une main de maître. Il a commencé par introduire au
plus haut niveau du ministère des universitaires et des enseignants
déjà voués à l'industrie afin d'en prendre la direction. Ces
"intellos-forestiers " n'avaient aucune expérience pratique
d'aménagement des ressources forestières publiques.
Au départ, les 10 permissionnaires1
étaient soumis à plusieurs conditions qui auraient peut-être pu
mener à bien l'aménagement des ressources. Mais en pratique, il en a
été tout autrement. Plusieurs de ces conditions n'avaient été
mises en place que pour mieux vendre politiquement le cadeau du
contrôle des forêts publiques à l'industrie. Les permissionnaires
ont fait le tri de ces conditions pour ne garder que celles qui leur
étaient favorables. Des exemples : ils devaient acheter le bois des
particuliers avant de pouvoir s'approvisionner des forêts publiques :
cette condition fut abolie. Ils devaient entretenir les bornes des
terres publiques: ce fut ignoré. Ils devaient faire la supervision
des opérations des sous-permissionnaires: ce fut laissé au
ministère. Et j'en passe. Mais le plus scandaleux a été d'abolir,
après quelques années, le droit du ministre de modifier les
conditions d'aménagement des forêts publiques sans l'accord des
permissionnaires!

Plantation sur les Terres de la
Couronne
(photo : Mary Ann Coleman)
En 1987, en tant que forestier
régional, j'avais la responsabilité de revoir le plan d'aménagement
forestier du permis 10 (Restigouche-Tobique). J'ai refusé d'en
recommander l'approbation parce que mon analyse m'avait convaincu que
la récolte proposée n'était pas soutenable comme elle devait
l'être selon les normes. Au bout de quelques semaines, l'approbation
du plan s'est faite " au niveau politique " sans la
recommandation du responsable forestier régional attitré. C'était
une première historique qui allait se répéter par après. On venait
d'apprendre que toute la maîtrise de l'aménagement forestier était
désormais entre les mains de l'industrie des pâtes et papiers et de
leurs politiciens.
Systématiquement et de façon
théorique, l'approvisionnement de fibres de conifère fut surestimé.
(Voir référence 1 pour détails.) Parallèlement,
un nouveau système de mesurage, " masse/volume ",
impossible à vérifier d'une façon comptable, était introduit pour
mesurer une grande partie de la récolte. Ce système de mesurage a
été condamné partout où il a été appliqué en forêt ouverte
comme c'est le cas pour les forêts publiques de la province. Alors
que j'estimais le bois récolté et non comptabilisé à environ 15 %,
des forestiers de confiance et impliqués directement au jour le jour,
l'estimaient à plus de 25 %. Les stocks qui dans de telles
circonstances devaient s'écrouler, s'écroulèrent. La plupart des
moulins à scie, privés de matière première adéquate, fermèrent
leurs portes ou furent achetés par des plus gros qui ont d'autres
sources d'approvisionnement.
C'est le fouillis le plus total. Les
permissionnaires, responsables pour l'aménagement " durable
" des forêts publiques depuis 1982, ferment, vendent les usines
et dans certains cas se sauvent avec les fonds de pension des
employés. Les politiciens, nombre d'universitaires, des hauts
fonctionnaires du ministère, tous impliqués et collaborateurs de
l'industrie des pâtes et papiers, restent bouche bée et n'admettent
toujours pas les défaillances évidentes de leur système
d'aménagement forestier. Est-ce qu'il y a des responsables, des
personnes imputables pour ce fiasco? Évidemment pas, puisque l'on ne
reconnaît pas encore le fiasco monumental et l'effet terrible qu'il a
et aura sur de multiples communautés et même sur l'économie
entière de la province.
Aujourd'hui, la situation forestière
au Nouveau-Brunswick est désastreuse. Après la fermeture de la
plupart des petites et moyennes usines de sciage, puis celle de
papetières importantes, il ne reste effectivement qu'un
permissionnaire qui à beau jeux d'aménager la forêt publique à sa
guise avec la bénédiction des mêmes collaborateurs qui ont appuyé
les stratégies qui ont menées à ce désastre sans précédant dans
l'histoire du Nouveau-Brunswick.
Pour
plus de détails, voir le site suivant :
http://www.forestsfornb.org/docs/yvon_jp.pdf