La certification
forestière :
un exercice de propagande ?
Yvon A.
Moreault, R.P.F. (1963-1997)
Forestier régional
à
la retraite
Ministère des Ressources naturelles et de l'énergie
du Nouveau-Brunswick
J. Denys Bourque, R.P. F. (1976 - )
Ingénieur forestier-conseil
décembre 2006
epuis
une dizaine d'années on parle beaucoup de la certification
forestière comme moyen de sauver nos forêts. L'idée générale est
que la certification assurerait le consommateur que les produits
forestiers " certifiés " sont le résultat de pratiques
absolument sympathiques à l'environnement.
Règle générale, les agences de
certification, en principe des tiers indépendants, examinent les
pratiques d'une compagnie forestière, constatent ce qu'il y a lieu de
constater et " certifient " le cas échéant que ladite
société aménage la forêt d'une façon conforme aux principes et
critères de l'organisme de certification retenu ou / et que les
produits qui en sont tirés le sont aussi.

(Photo: RENB)
Il ne saurait faire aucun doute que la
certification donne aux compagnies certifiées un avantage certain en
ce qui a trait à la commercialisation de leurs produits. En principe,
cet avantage serait tel que les consommateurs, par le biais de la
demande croissante pour des produits sains aux plans environnemental
et écologique et des agences de certification interposées, en
arriveraient à contrôler les pratiques forestières et à protéger
les industriels de leur propre appétit vorace et (auto)destructeur.
Il y a ici matière à plusieurs
doctorats. Google fait référence à plus d'un demi-million de sites
sur le seul sujet de la " certification forestière ". Mais
est-il nécessaire de lire tout ça et d'étudier pendant des années
pour évaluer ce phénomène ? Nous, qui sommes tous deux ingénieurs
forestiers, prétendons le contraire. Voyons un peu.
Schèmes
de certification
Au Canada, trois grands schèmes de
certification forestière existent :
- Le
Conseil de la responsabilité fiduciaire de la forêt (" Forest Stewardship Council
"), organisme
international seul reconnu valable par le milieu environnemental. Les
normes du
Conseil de la responsabilité fiduciaire de la forêt sont définies par des représentants d'organismes
environnementaux et de sociétés industrielles et commerciales des
régions concernées1 et cela, dans le strict respect de
principes et critères généraux ayant fait l'objet de discussions
exhaustives à l'échelle mondiale, lesquels intègrent les aspects
environnemental, écologique, économique et social de la foresterie.
- La " Sustainable Forestry
Initiative ", création de l'industrie forestière états-unienne, qui
a élaboré ses propres critères d'évaluation et de contrôle.
Certains vont jusqu'à dire que l'industrie a développé ce schème
afin de pouvoir se dire " certifiée " même sans se
conformer aux normes environnementales et écologiques plus strictes
du
Conseil de la responsabilité fiduciaire de la forêt.
- La très semblable Association canadienne de normalisation. Dans ses grandes
lignes, c'est l'industrie elle-même qui définit les normes
d'évaluation.
Un quatrième programme, celui de l'Organisation internationale de normalisation, vise les
sociétés forestières en tant que sociétés et les compagnies
certifiées de l'Organisation internationale de normalisation peuvent en être fières, mais ce programme n'a rien
à voir avec l'aménagement des forêts comme tel.
Le
processus d'évaluation
Le processus d'évaluation se déroule
généralement comme suit. D'abord, la compagnie forestière
intéressée par la certification retient une maison d'évaluation
parmi celles qui sont agréées par le schème favorisé2,
laquelle est tenue de se plier aux règles de l'organisme de
certification. Ces règles varient de façon significative, de
l'approche aux inspections terrain, au contenu et à la façon de
rapporter les résultats, et vont de l'opaque au transparent selon
l'organisme et les clauses du contrat entre la maison d'évaluation et
la compagnie évaluée.
Les maisons de certification agréées
sous les différents schèmes sont en principe tout à fait
indépendantes et impartiales. Mais l'expérience nous permet de
retenir la possibilité que certaines puissent être plus
accommodantes que d'autres. Nous ne suggérons aucunement par là que
les sociétés conseil et les évaluateurs qu'elles emploient soient
malhonnêtes, seulement que certains peuvent être plus "
accommodants " que d'autres, entre guillemets. Pour illustrer ce
point, accepter de faire une inspection en février plutôt qu'en
septembre n'a rien de malhonnête en soi, mais nous savons tous, par
exemple, qu'il peut être difficile d'évaluer certains dommages
environnementaux ensevelis sous un mètre de neige ! 3

(Photo: RENB)
Nous deux, et bien d'autres personnes
aussi, estimons qu'il existe plusieurs vices à corriger pour que la
certification forestière soit réellement transparente et valable.
Ceci est d'autant plus important lorsque certains schèmes tirent, ou
servent à tirer, des conclusions quant à la capacité de l'industrie
à gérer et utiliser les ressources publiques de façon durable.
L'enjeu, comme on le constate présentement avec la fermeture d'usines,
entre autres choses, est des plus importants pour la population du
Nouveau-Brunswick tout entière.
On voit une telle faute dans le rapport
de janvier 2006 de la société conseil KPMG PRI sur les forêts
gérées par la J. D. Irving ltée. et soumises aux fins des
certifications de la " Sustainable Forestry Initiative " et
de l'Organisation internationale de normalisation (ISO 14001)4. Selon le rapport en
question, les opérations forestières, coupes et chemins examinés
aux fins de l'évaluation avaient une superficie totale d'environ
40
000 ha, répartie en milliers de parcelles, sur les
2 693 000 ha que
gère la société Irving5. On y lit entre autres, que les
cinq inspecteurs de la KPMG PRI, guidés par un représentant d'Irving,
ont mis 10 jours en février et octobre 2005 pour effectuer les
visites terrain. Sans questionner l'utilité de telles inspections en
plein hiver, les cinq évaluateurs de la société conseil auraient
donc inspecté et évalué quelque
4 000 ha par jour, ce qui équivaut
à 7 400 champs de football canadien ! 6
Nous, qui avons passé des années à
inspecter forêts et coupes, retenons la possibilité qu'on ait bien
pu manquer quelque chose, mais chacun est libre de tirer ses propres
conclusions.
Notes :
1. Un groupe de travail a été constitué pour établir des normes de
certification du
Conseil de la responsabilité fiduciaire de la forêt
pour la région forestière acadienne qui couvre la
plus grande partie des Maritimes. Ce groupe a réussi à résister à
de multiples - et intenses - pressions exercées sur lui pour faire
diluer les critères de certification FSC pour la zone visée.
2. Une douzaine de compagnies, de fondations, d'associations etc. ici
.
3. Pour bien saisir le contexte forestier de cet aspect important de
la question, voir le site Web suivant: http://www.nosforetsnb.org/docs/yvon_jp.pdf.
4. Voir : http://www.aboutsfb.org/AuditPDFs/JDI_Report_05.pdf.
5. La superficie totale sujette à inspection représente plus de
quatre fois la superficie de l'Île-du-Prince-Édouard. De plus, ces
forêts sont réparties au Maine, en Nouvelle- Écosse et au
Nouveau-Brunswick.
6. Quelques précisions : " Certaines données citées ont été
obtenues par déduction et, comme les autres, ont été sous-estimées
par mesure de prudence / en adéquation avec les principes de la
précaution. " Les données numériques ont été arrondies afin
d'alléger le texte.