So that the rivers may continue to
flow Author Herménégilde Chiasson gives us a very poetic
rendition of rivers. Rivers are great metaphors for life, with their
fluidity, tranquility, and constant flow. Rivers also hold history.
There was a time when waterways were often the best mode of
transportation, and cities were build at their shores. Yet, rivers have
been destroyed and polluted as if they were deemed unnecessary and could
be replaced by flows of information. The author says that we must be
convinced of the beauty of nature and be appalled by the ugliness of
destruction.
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Pour que
les rivières
continuent de couler
par Herménégilde
Chiasson,
Robichaud, N.-B.
21 avril 2000
e
propre des rivières, ce qui en fait une métaphore de notre
existence et de notre passage sur cette terre, c’est cette propriété
qu’elles ont de couler, de se déplacer imperceptiblement et de
transporter avec elles une idée de la vie qui nous fait prendre
conscience de la fragilité, de la souplesse et de la tranquillité qui
nous habitent parfois, à l’image du temps, du vent, de la pluie et de
tout ce qui ne reste pas mais qui s’affirme, qui s’affiche, comme un
certain passage de la beauté. Bien sûr il y a lieu de s’attrister
lorsqu’on voit tout ce qu’on inflige aux cours d’eau. Notre
irresponsabilité, notre foi dans le fait que la terre est un drain
capable d’encaisser les pires catastrophes, est en voie de faire place
à la panique. Le fait que nous aurions peut-être fait quelque chose d’irréparable
et que la vie en portera les traces pour longtemps. Nous cherchons à
réparer ce qui ne se répare peut-être pas. Ce qui ne se répare
peut-être plus. Nous voudrions tellement que le monde redevienne ce qu’il
a toujours été. Nous vivons dans la quête d’une tranquillité
romantique et nous n’entendons plus l’imperceptible roucoulement des
cours d’eau dans le bruit de la circulation. Seuls ceux, courageux et
entreprenants qui s’aventurent en forêt, loin des bruits de notre
siècle, pour communier, le mot n’est pas trop fort car il s’agit
maintenant d’une expérience religieuse, avec les forces vives et
mystérieuses de la nature.

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Et pourtant nous savons que les rivières coulent. C’est notre
inquiétude et notre certitude. Nous ne sommes plus à l’abri de rien,
puisque les déchets et les poisons industriels que nous avons
déversés dans les eaux limpides de notre enfance sont revenus
empoisonner notre vie. L’eau est en train de nous montrer l’étendue
de notre désastre, mais notre confiance illimitée dans la science a
fait en sorte que les rivières nous sont apparues comme superflues, des
vestiges d’une autre époque, des détails que l’on pourrait
reconstituer de manière virtuelle. On s’est fait croire que l’illusion
de notre progrès, l’image toute puissante de notre contrôle sur la
nature est capable de se refaire dans les fibres optiques où coule une
toute autre information. L’image de la rivière réelle est donc en
voie de faire place à cette rivière virtuelle qui coule d’un serveur
à l’autre. Ballotée entre l’illusion et la réalité, la nature
nous apparaît comme lointaine, les rivières se remplissent de déchets,
on les détourne, on les contrôle, on ne sait plus vraiment à quoi
elles pourraient servir sinon à être là, à la fois lointaine et
mélancolique depuis que nous, dans notre arrogance, avons inventé l’âge
de la machine et le moyen de transporter le monde là où nous en avons
envie. Cette panique à la vue de la laideur que nous avons engendré
est en voie de nous masquer l’idée même de la grâce. C’est à
cette dimension qu’il faut se réconcilier si nous voulons nous
transmettre l’importance de la protection. C’est un fait qu’il
faut se convaincre de la beauté d’une chose si l’on veut en
conserver la grandeur. C’est aussi et surtout de cette beauté dont je
voudrai ici parler. La beauté et la sérénité des rivières.
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(Photo:NBEN-RENB)
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Author:
Herménégilde Chiasson
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Les rivières continuent de couler, d’écrire sur la terre cette
écriture patiente que nous percevons parfois du haut des airs quand,
par le hublot d’un avion nous regardons d’un œil distrait les méandres
mystérieux de la Petitcodiac ou de la Miramichi. Et tout à coup nous
pensons à l’histoire, à cette époque pas si lointaine où ces
rivières étaient les seules routes, ce qui devait se passer au temps
où les Indiens remontaient les cours d’eau à la rencontre de ce qu’on
appelait alors la civilisation, car nous savons depuis que cette
civilisation était en fait une barbarie déguisée. Le projet de l’homme,
qui n’a pas beaucoup changé depuis l’âge lointain où dans un
temps obscur il inventa le feu, consiste toujours à s’imposer à la
nature. La domination de l’esprit sur la matière. L’arpentage du
territoire, l’asservissement par les armes, la certitude d’être au
sommet de la vérité. Les Indiens avaient un monde à nous dire et nous
leur avons pris, volé les rivières. Ce qui reste désormais c’est l’écho
du vent sur ces cours d’eau où leur canots d’écorce glissaient
avec élégance, porté par le silence des rivières et la conscience d’avoir
écrit une histoire en profondeur, une histoire que nous ne comprenons
toujours pas. L’histoire des rivières et des forêts, de toutes ces
voix qui nous parlent sous l’eau et dans le vent et qui nous
accompagnent jusqu’à l’océan là où toute vie se confond dans une
immense conscience.
Il fut un temps où les rivières transportaient la vie. Les grandes
villes se formaient en marge des rivières. Paris près de la Seine,
Londres la Tamise, Lisbonne le Tage, Florence l’Arno, Rome le Tibre,
New York l’Hudson, Vienne le Danube et l’on pourrait rallonger la
liste pour voir surgir de l’intérieur des terres cette convergence
vers le centre de la vie et d’une activité fébrile. Désormais c’est
dans le vrombissement des réacteurs et le vacarme assourdissant des
autoroutes que se déplacent de plus en plus vite des marées humaines
qui n’ont rien à craindre du vent ou de la crue des eaux sauf quand
les rivières sortent de leur lit pour dire qu’elles peuvent encore
devenir un obstacle à notre course effrénée, mais surtout pour nous
rappeler qu’elles existent, qu’elles coulent, qu’elles débordent,
que même bétonnées, détournées ou domptées, elles représentent
toujours une force avec laquelle il faut composer. L’entreprise qui
nous occupe toujours est toujours aussi fragile. Nous n’avons rien
gagné et nous sommes comme autrefois modestes et étonnés devant la
colère tranquille des rivières quand elles élèvent leurs niveaux,
quand elles montent la voix. Seulement les temps ont changé. Autrefois
les chevaux pouvaient traverser à la nage mais nous, l’eau s’infiltre
dans nos moteurs et nous restons sur les rives attendant dans un motel
que la rivière se décide à reprendre son cours, à poursuivre son
cours, à couler tranquillement entre les arbres nous permettant de
retourner à nos occupations mesurant la force sournoise qui nous lie à
cette nature que nous ne comprenons pas et contrôlons encore moins.
Dans son très beau film, La voix des rivières, Rodrigue Jean
a donné la parole à ceux qui ont failli se noyer dans les eaux. Le
récit de leurs catastrophes et des leçons qu’ils en tirent nous
donne à penser que la vie naît de l’eau et qu’elle se poursuit un
peu comme une rivière. Nous naissons un peu comme une source puis cette
source se transforme en ruisseau, nous traversons des forêts, faisons
notre parcours autour des obstacles pour enfin aboutir à la rivière
où les eaux se mélangent comme dans une conscience nouvelle et limpide.
Il y a un proverbe qui dit : Ce sont les petits ruisseaux qui font les
grandes rivières comme quoi nous participons tous à constituer quelque
chose qui nous dépasse et qui nous porte vers quelque chose de plus
grand encore. C’est peut-être ça la voix des rivières, une voix
surgie de nos rêves, qui nous parle toute notre vie et qui se fait
présente et pressante au moment où nous allons nous fondre dans la
rivière, nous qui sommes venus des profondeurs de la terre pour
traverser des terres arides et aboutir au destin fluide et limpide d’un
parcours sans cesse refait.
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(Photo: CanoeNB)
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"...les méandres
mystérieux de la Petitcodiac ou de la Miramichi..."
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Je me souviens, un jour, d’avoir lu sur un mur l’un
des rares graffitis à avoir fait son chemin jusqu’à Moncton. La
phrase courte, écrite au stylo-feutre, avec une grande discrétion
disait simplement : I go with the flow. Je ne pouvais m’empêcher de
penser à Jean Renoir, à qui son père disait : Arranges-toi pour tout
faire dans le courant, autrement tu finiras par perdre ton élan. Dans
ces deux maximes, il y a comme un mode de vie, un parcours car la vie
est souple comme une rivière, elle nous emporte là où nous voulons
aller, à condition de faire corps avec elle. Les Orientaux croient que
tout finit par retourner à se source. Il s’agit de se laisser porter
par le courant. Ainsi les rivières constituent, de par leur parcours
serein et indolent une leçon de vie que nous aurions intérêt à
pratiquer, nous dont l’énervement a provoqué tant d’erreurs et
entraîner tant de douleurs dans notre désir de changer le cours des
rivières. Mais l’eau dans son élégante souplesse a vite fait de
nous rappeler que rien ne résiste à la patience, à l’action simple
et sereine de couler, accomplissant jour après jour un déplacement
parfois imperceptible mais constant. La leçon des rivières, c’est
cette voix qui nous dit tranquillement que nous n’allons pas échapper
à notre destin autrement qu’en nous noyant à contre-courant alors
que de tant de belles et grandes choses pourraient s’accomplir dans la
ferveur et le dévouement. Si seulement nous avions cette discrétion et
cette ferveur.
Je suis né près d’une toute petite rivière. J’y ai vu ma vie s’agrandir
au passage des saisons. Je revois mon père, montant dans sa doré pour
s’en aller sur les bancs d’huîtres, passant de l’eau douce à l’eau
salée pour passer de la rivière à la baie où il puisait notre
subsistance. J’entends nos cris sur la glace en hiver quand nous
chaussions nos patins au ruisseau qui coulait derrière notre maison
pour traverser la rivière et se rendre sur la baie avec le sentiment
que nous aurions pu aller au bout du monde si nous en avions eu la force
ou l’envie. Je pense à l’été et à ceux qui plongeaient du petit
pont enjambant les eaux paresseuses de cette rivière qui coulait devant
l’église. Je respire encore les parfums qui s’exhalaient des
grandes herbes lorsque j’accompagnais mon frère qui s’y rendait
pêcher la truite au printemps. C’est près de cette toute petite
rivière de rien que j’ai compris la fragilité et l’inutilité de
nos efforts à s’inventer plus grands que nous ne serons jamais en
réalité. Notre vie tient dans un souffle, une gorgée d’eau, un feu
de bois ou un sillon dans la terre. Notre route suit les courbes des
rivières et les ponts que nous construisons sont là pour nous rappeler
qu’il faut parfois s‘en éloigner pour voir d’autres rivières et
traverser d’autres ponts. Notre vie s’écrit ainsi, s’écoule
ainsi, comme une phrase, de rivière en rivière, sachant bien qu’il n’y
a qu’elles pour nous rappeler nos modestes origines et notre parcours
inévitable. Les rivières coulent, notre vie s’écoule. Entre les
deux il y a toujours une grande leçon qu’il nous reste à partager.
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