Pour les activistes, nous le savons, la lutte écologique est
souvent un exercice de persuasion. La crise écologique est
peut-être évidente et objective pour nous mais, pour un trop gros
segment de la population, la question n'est pas particulièrement
préoccupante. Les activistes utilisent donc toutes sortes de moyens
pour raviver la cause, y compris la sensibilisation publique et le
militantisme. Dans ces deux cas, on tente de convaincre les gens par
deux moyens principaux, soit la présentation de faits ou soit par
l'appel aux émotions. D'une part, on explique les conséquences
logiques de la trop grande consommation des ressources naturelles,
faisant par exemple allusion au fait que si tout le monde vivait
comme nous, les Occidentaux, on aurait besoin de quatre ou cinq
autres planètes Terre. D'autre part, toutes sortes de groupes
environnementalistes utilisent des images de la nature et de la
merveilleuse diversité d'espèces animales et végétales pour
toucher une corde sensible chez les individus. En fait, on a
tendance à fondre devant les photos d'ours Panda, de lionceaux et
de petits singes dans la jungle. C'est ainsi que la plupart des gens
viennent à comprendre l'importance de sauver nos forêts mondiales,
de stopper la pollution, et j'en passe.

(photo: Smithsonian
Zoo)
Dans d'autres contextes, comme lors de
conférences publiques, les environnementalistes ont l'opportunité
de renforcer leurs arguments pour la protection de l'environnement
en développant les thèmes de l'obligation morale et éthique. Par
exemple, David Suzuki parle souvent de notre obligation envers les
peuples du monde et les générations futures. Robert F. Kennedy,
Jr. évoque l'obligation de protéger l'environnement pour ce que la
nature apporte à l'homme sur le plan esthétique et culturel.
Tandis que le philosophe Peter Singer aborde souvent l'environnement
comme la totalité des êtres vivants de notre planète et du besoin
d'orienter nos sociétés afin qu'elles causent le moins de
souffrances possible à chacun de ces êtres (animal et humain).
Tous ces arguments peuvent être considérés
comme des éthiques environnementales. Ils peuvent être défendus
logiquement et sont donc consistants en soi. Pourtant, ces trois
philosophies mènent à des conclusions divergentes quant à nos
obligations précises envers l'environnement. Car, si on traduit ces
philosophies en actions qui doivent nécessairement en découler, on
réalise qu'elles impliquent des comportements bien différents. Par
exemple, la philosophie de Suzuki le porte à affirmer qu'on doit
changer le fondement de nos instances politiques et économiques de
manière radicale car le présent système est intenable et mène
même au génocide. La logique de la philosophie de Kennedy, par
contre, ne sacrifierait pas le libre échange ni la concurrence
économique et politique internationale. Kennedy accepterait encore
moins l'éthique de Singer voulant qu'on ne devrait pas tuer
d'autres animaux pour se nourrir et qu'on ne devrait pas
expérimenter sur des animaux même si cela permet de prouver la
nature toxique et mortelle de nombreux produits chimiques
industriels.
Comme nous venons brièvement de le voir, entrer
dans le monde du débat philosophique peut souvent créer plus de
complexité qu'il n'en résout. Les opposants de la cause
environnementale peuvent littéralement s'amuser à confondre le
public, démontrant par exemple les incohérences des différentes
philosophies et comment souvent elles se contredisent.

(photo: St. Andrews, CNB)
Donc, aussi importante qu'a été la philosophie
dans la marche vers une plus grande compréhension du monde et de la
place de l'homme dans ce monde, elle peut être utilisée à tord et
à travers. La philosophie peut servir à justifier toutes sortes de
différentes prises de position et on ne doit certainement pas
croire qu'elle est nécessairement au service de la cause
écologique. Au fond, et autant qu'on a tendance à la placer sur un
piédestal, la philosophie est un exercice et une discipline qui
nous permet de découvrir des vérités et non pas LA vérité.
Enfin, il faudrait toujours se rappeler que c'est le point de
départ de toute philosophie qui est important. Et ça, c'est
nécessairement une expérience subjective puisque la valeur de
quelque chose est d'abord et avant tout ressentie. Jean-Paul Sartre
l'a bien dit lorsqu'il affirma que la racine de toute philosophie
doit être ancrée dans l'authenticité ou encore dans la bonne foi.
Aussi complexe que soit la philosophie de Sartre et sa définition
de la bonne foi, je pense qu'on peut l'exprimer ainsi : la clé de
la vérité est au fond de nous. C'est lorsque nous sommes sincères
avec nous-mêmes que le bien et le mal deviennent discernables.
J'ose croire qu'au fond, personne ne veut la souffrance des autres
êtres et personne ne peut sincèrement vouloir la destruction des
écosystèmes. Le défi ultime du mouvement écologique n'est donc
pas de développer des éthiques philosophiques mais plutôt
d'apporter les gens à vivre honnêtement et en toute bonne foi.