J’ai été élevé sur une petite ferme du
Madawaska. Mon père y utilisait parfois une faux pour couper l’herbe
et le vieux foin près des bâtisses, dans les fossés et parfois dans
le champ d’avoine verte pour en couper un peu et régaler les vaches
avec un petit goûter le dimanche après-midi. J’aimais le regarder
aiguiser la faux et entendre la musique alors que la pierre à faux
glissait avec cadence d’un côté et de l’autre de la lame. J’avais
hâte d’apprendre, mais mon père me racontait qu’il s’agissait d’un
dur labeur que de s’en servir pendant longtemps et que les « vieux
», tel qu’il appelait nos ancêtres, s’étaient éreintés une
génération après l’autre à couper le foin et le grain. Il semblait
donc s’agir d’un outil nécessaire, mais mal ajusté pour les bras
qui s’en servaient. Étant jeune, il était interdit de jouer avec
cette faux; plus tard, il a tenté de me montrer comment m’en servir,
mais c’était difficile à maîtriser. À ce qu’il me semble, ni lui,
ni les voisins étaient au courant qu’il existait d’autres faux qui
travaillaient bien mieux.
Comme plusieurs d’entre vous, parmi les différentes
choses acquises et utilisées au cours des années, j’avais une
tondeuse à gazon et je l’ai poussée pendant bien des heures; le
mélange d’essence et d’huile, la fumée d’échappement, le bruit,
tout ça semblait être un mal nécessaire. C’est un ami de la région,
originaire de la Slovaquie, qui m’introduisit à la faux qui fait l’objet
du présent article et qui, parmi d’autres choix, me fit faire un
autre pas dans la direction d’un mode de vie plus écologiquement sain.
Les forces de l’histoire ont fait en sorte que les
Anglais ont fini par imposer leur volonté sur l’ensemble
du territoire canadien. C’est pourquoi plusieurs des produits
exportés dans les colonies britanniques étaient souvent la seule
version du dit produit que ces colonies ne verraient jamais. C’est
ainsi que la fameuse faux anglaise, forgée à la machine et parfois de
qualité inférieure comparée à celles utilisées même en Angleterre,
fut pendant très longtemps, la seule version disponible au Canada.
Pendant ce temps-là, dans le reste de l’Europe, les fermiers
utilisaient de plus en plus une faux de style autrichien.
Cette faux de conception supérieure était également
(et est encore) de bien meilleure qualité; la dernière partie de la
fabrication, le forgeage à froid, était fait à la main par des
forgerons d’expérience. Ce fut un dur réveil pour les immigrants
européens de découvrir le piètre outil que l’on avait ici. Après
tout, en quittant les « vieux pays », les paysans n’avaient aucune
raison de se douter que le Canada, qui les invitait à venir coloniser
de grands espaces, serait moins bien nanti en fait d’équipement de
base. Ces paysans n’avaient ni les moyens financiers, ni les
ressources humaines, pour se commander une bonne faux de l’Europe.
Ce fut donc un jour heureux pour moi de rencontrer
quelqu’un qui savait mieux et qui était prêt à élargir mes
horizons. J’ai vite pris goût à cette nouvelle faux. J’en ai
commandé une pour moi, deux autres pour des amis facilement convaincus
(une d’elle fut commandée et est utilisée au Falls Brook Centre).
Ces modèles, dont les lames étaient de fabrication autrichienne,
étaient assemblées à un manche de faux fabriqué aux États-Unis. Le
printemps suivant, nous avons donné notre tondeuse à essence, encore
presque neuve, à un autre ami ayant une grande pelouse et peu enclin à
essayer une faux!
Un de mes amis, élevé en Allemagne et installé au
Canada depuis plus de deux décennies, avait apporté avec lui la faux
de son grand-père. Elle travaille toujours bien; la pierre est
visiblement usée par des années d’aiguisage. Ayant décidé de
vendre sa ferme en prévision de sa retraite, et avec un petit lopin de
terre sur lequel continuer ses activités, il a décidé de commander
des faux européennes de différentes dimensions et de les vendre, tout
en enseignant aux gens à s’en servir. Depuis quelques années déjà,
en Allemagne et ici et là en Europe, un nombre croissant des jeunes
gens mettent de côté leurs tondeuses bruyantes et polluantes pour les
remplacer par cette faux de style autrichien, moins dispendieuse, très
écologique; l’ironie, c’est que ce sont souvent les jeunes riches
qui retournent à la campagne pour se faire montrer par les vieux
comment s’en servir. Ils reviennent ensuite en ville pour
impressionner leurs amis et leur prêcher le sermon « vert »!
De mon côté, j’y ai découvert les avantages
suivants : 1) je laisse l’herbe et la pelouse pousser plus longtemps
entre les coupes; 2) je peux ramasser l’herbe avec un râteau en bois
et l’offrir aux animaux (deux ânes); 3) on peut ramasser l’herbe et
la faire composter avec d’autres matières organiques et produire
ainsi son propre engrais pour le jardin; 4) les mouvements simples (le
dos et les bras sont droits), de seulement tourner les hanches d’un
côté et de l’autre, ressemblent beaucoup à un mouvement de Tai Chi.
Ce n’est ni fatigant, ni dur sur le dos; 5) il est toujours plaisant
de retrouver une ancienne méthode et de l’appliquer dans le monde
moderne. En fait, couper l’herbe ainsi vous procure un sentiment d’accomplissement
bien plus élevé qu’avec la machine. Il y a un lien avec la nature et
les ancêtres; 6) il est plaisant aussi d’introduire et d’initier
les parents et les amis à cette technique.
Ceux et celles intéressé(e)s à une démonstration
de cette faux ou désirant plus de renseignements peuvent communiquer
avec moi aux coordonnées ici-bas, ou bien envoyer une lettre (en
anglais) à mon ami Thomas Schaefer.
Thomas ou moi pouvons montrer aux gens comment s’en
servir, comment l’aiguiser, etc. En plus de la faux et du manche, l’ensemble
comprend également un marteau et une petite enclume spéciale sur
laquelle on retape la lame gentiment de temps à autre. De plus, l’ensemble
comprend aussi la pierre à faux, ainsi qu’un étui spécial qui s’accroche
à la ceinture. On y met un peu d’eau et il maintient la pierre
mouillée, à la portée de la main et prête pour le prochain aiguisage.
C’est un outil à la fois simple et merveilleux!