The Riches of Cocagne Island

Cocagne Island is a beautiful and poetic island in peril. Described as a "small fortress for wildlife," it is now threatened by the development of a golf course. Christelle Léger looks into this potential project on the Acadian coast of south-eastern New Brunswick. Here she finds a community divided and a pristine island in the balance.

Les richesses de l’île-de-Cocagne

Christelle Léger, 2e vice-présidente d’Éco-Cocagne
Février 1998

lle est là, immobile. Elle nous guette d’un œil rêveur. Elle est là, accessible à tous, elle nous attire avec ses belles plages, ses forêts sauvages, son air mystérieux. Les gens du village considèrent qu’elle leur appartient, qu’elle leur est accessible. Tout au long de son existence, elle nous a protégés en bloquant les vents féroces du nord-est. Plusieurs navires ont trouvé refuge dans notre baie pendant les tempêtes, à l’abri du vent. Avec tout ce qu’elle fait pour nous, il faut bien lui rendre visite de temps en temps. Certains y font leur pèlerinage pendant la saison des bleuets, comme bien des Micmacs avant eux; d’autres, pendant la chasse au canard. D’autres encore reviennent visiter la terre de leurs aïeux. C’est l’île-de-Cocagne, notre île déserte, notre paradis sur terre.

Vue aérienne de l’Île-de-Cocagne
(Photo: Eco-Cocagne)

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C’est l’île-de- Cocagne, notre île déserte,
notre paradis sur terre
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Même si elle ne bouge pas, elle fait partie de notre quotidien. Vous voyez, les Cocagnais sont connus comme des gens paisibles et accueillants, et ils n’en sont pas tous conscients, mais c’est en partie grâce à cette région sauvage qu’ils peuvent garder leur sérénité. En effet, juste le fait de savoir qu’elle est là, de l’apercevoir d’un simple coup d’œil, ça nous donne un sentiment de sécurité. Il est vrai, toutes les régions sauvages ont le même effet sur les humains, mais cette île a quelque chose de mystique.

L’île a longtemps été la demeure d’une demi-douzaine de familles. Ces insulaires vivaient en harmonie avec la nature. Ils n’avaient pas d’auto, leur potager diversifié subvenait à leurs besoins, l’engrais provenait des animaux de leur petite ferme, ils n’avaient pas de machinerie pour tout détruire et ne coupaient que le bois dont ils avaient besoin. Ils ont habité l’île longtemps avant l’invention des pesticides chimiques et de l’agriculture à grande échelle, et bien avant l’arrivée de la coupe à blanc. C’est pourquoi notre île a pu garder sa virginité; il s’agit de l’un des derniers lieux où l’homme moderne n’a pas encore laissé ses traces.

Effectivement, l’île a pu évoluer paisiblement par la sélection naturelle. Tous les êtres vivants qui habitent aujourd’hui l’île (mammifères, oiseaux, insectes, plantes, reptiles, amphibiens) sont là pour une raison; ils ont été les plus forts et les plus résistants, ceux qui ont su s’adapter aux dures conditions de l’île. Car avec toutes les qualités maternelles qu’on peut lui attribuer, l’île est quand même assez austère. Son sol est sablonneux, rocheux, argileux, sa fondation est très poreuse et susceptible à l’érosion, sa dune change constamment de position. Ce sont ces conditions uniques, combinées avec l’absence de l’humain, qui ont attiré de nombreuses espèces d’oiseaux comme le grand héron, qui a décidé d’établir une colonie toujours grandissante sur l’île. Ce sont ses habitats côtiers et terrestres qui ont fait que bon nombre d’oiseaux chanteurs ont aussi choisi l’île pour y nicher pendant l’été et élever leur famille loin de l’activité humaine. Une colonie de sternes s’est établie à un bout de l’île, les cormorans fréquentent l’autre bout. Qui sait, peut-être le pluvier siffleur choisira-t-il aussi les plages inhabitées de l’île comme sa demeure? Laissée seule pour évoluer à sa guise, la forêt est parvenue à maturité grâce à la protection assurée par la chaîne d’érables qui encercle le cœur de la forêt, laissant aux chênes rouges la liberté de croître sans peur et d’atteindre des tailles incroyables. La diversité de la forêt qui recouvre l’île ne se rencontre plus tellement de nos jours, en comparaison aux les forêts artificielles composées d’une ou deux essences seulement. En effet, la flore de l’île est encore plus diversifiée que sur la terre ferme : une vingtaine de plantes qui sont rares dans le reste de la province y croissent en abondance. On sait que c’est un endroit propice pour les moustiques et les baies sauvages, comme les bleuets. La position de l’île dans la baie a influé sur les courants et l’estuaire. Les mollusques comme les moules, les huîtres et les palourdes abondent entre l’île et la côte de Cocagne. Toutes ces particularités ont créé un microclimat particulier dans la baie de Cocagne.

Ce sont tous ces attraits qui ont donné l’idée à plusieurs gens d’affaires de développer l’île. Il a été question de projets d’hôtels cinq étoiles, de centre de villégiature, de palais de congrès, de parc naturel ; et voilà qu’une entreprise de la région veut y aménager un parcours de golf et toutes les commodités que cela entraîne. Le projet actuel consiste en un hôtel de 60 chambres, 48 condos, un club-house, un parcours de golf, 20 maisons privées, 40 chalets, des plages publiques et des sentiers de randonnées. Tout ça sur moins de 475 acres! Pour accéder à l’île, le promoteur propose de construire un pont du côté nord de l’île et un chemin pour se rendre au côté sud. Ce chemin doit passer sur un terrain marécageux, puis le long d’un rocher qui est sans cesse grugé par l’eau et le vent, à travers un autre marais, pour aboutir à des stationnements et aux rues privées. Sans parler de la grande superficie de forêt qui devra être coupée pour faire place au terrain de golf et aux édifices.

Les membres de la communauté ont divers opinions au sujet de ce projet. Certains apprécient les emplois qui seront créés, l’augmentation du tourisme dans la région, et les retombées économiques pendant et après la construction. Cependant, d’autres citoyens se demandent si tous ces avantages valent le risque de perdre leur île fragile. Ce sont de telles personnes qui se sont réunies pour former le comité Éco-Cocagne. La première action du comité a été de demander au gouvernement de mener une étude d’impact environnemental. Pour prouver son point, le comité a demandé à quelques spécialistes d’étudier l’île pour constater exactement ce qui s’y trouve. Résultat : M. Hal Hinds, botaniste, a répertorié une vingtaine de plantes qui sont difficiles à trouver en si bon état sur la terre ferme. M. Kevin Leonard a fait une étude archéologique sur une partie de l’île et a identifié des sections de l’île où on pourrait trouver des restes de campements amérindiens. Plus tard, le comité veut discuter avec le promoteur pour étudier les possibilités de développement qui seraient plus respectueuses de la nature et qui offriraient les mêmes avantages que le projet proposé.

Notre société est trop avancée du point de vue scientifique pour ignorer l’importance des plantes et des oiseaux qui nous entourent. Nous ne pouvons plus construire, détruire, sans auparavant étudier les répercussions de nos actions. Le gouvernement a mentionné qu’une étude d’impact serait menée, mais on attend toujours l’annonce officielle.